2020
Habiter le lieu
Habiter le lieu
La sculpture trouve son origine dans la statuaire, traditionnellement évocatrice et célébrative, liée à l’histoire, au mythe et à la tradition, et réalisée en matériaux nobles tels que le marbre ou le bronze. Longtemps dépendante d’un cadre proche de la peinture, elle acquiert une autonomie conceptuelle au XIXe siècle avec Auguste Rodin, qui contribue à affirmer ses spécificités propres.
Au cours du XXe siècle, la sculpture se recentre sur ses conditions de production et de réception, explorant la matérialité, l’équilibre, la couleur et, surtout, la relation à l’espace et au paysage.
C’est dans ce contexte que s’inscrit la pratique de Thierry Ferreira. Son travail se développe autour de la notion de maison comme forme en construction. Issu d’une histoire marquée par la migration, l’artiste aborde la maison comme une structure précaire, essentielle et mobile. Cette mémoire prend forme dans l’œuvre Bidonville (2019), qui évoque la première habitation construite par son père à Paris — un espace de résistance, d’adaptation et d’apprentissage.
La notion de maison traverse l’ensemble de sa pratique. Les structures qu’il développe apparaissent souvent comme inachevées, situées entre construction et déconstruction, comme dans Pista e Obstáculos (2018) ou CUBIC #02020120 (2020). Ces œuvres introduisent une ambiguïté fondamentale : s’agit-il de bâtir ou de démonter ?
D’autres pièces explorent les relations entre lieu, mémoire et déplacement, comme Cubic #71027072 (2018), ou la dimension symbiotique de l’habitat avec l’environnement, comme dans Tipie (2019). Dans Château de Cartes (2019), la fragilité d’une structure éphémère est mise en tension avec la solidité de l’architecture institutionnelle, révélant les équilibres instables qui structurent notre perception du monde.
Parallèlement, l’artiste développe un travail à plus petite échelle, entre maquette et sculpture autonome, où le dessin et la photographie deviennent des outils de réflexion et de projection spatiale.
Sa pratique articule matériaux industriels et matériaux traditionnels, convoquant à la fois l’héritage de la statuaire et une approche contemporaine de la sculpture. Au centre de cette recherche se trouve la plasticité de l’idée de maison, entendue comme une expérience en transformation permanente.
Des penseurs comme Gaston Bachelard, Joseph Rykwert ou Aleksandr Solzhenitsyn ont souligné la maison comme espace de protection, de mémoire et de construction de soi. Dans le travail de Thierry Ferreira, cette dimension est traversée par une tension constante entre abri et instabilité, entre appartenance et déplacement.
Plus que représenter le monde, la pratique artistique s’affirme ici comme un processus ouvert. Comme le suggèrent Rui Chafes et Alberto Carneiro, l’art ne livre pas de réponses définitives : il ouvre des chemins, déploie des questions et approfondit l’expérience.
Ainsi, Habiter le lieu propose une réflexion sur la sculpture comme manière de penser et d’habiter le monde — un espace où matière, mémoire et territoire se rencontrent, et où la maison demeure toujours en construction.
Texte: Samuel Rama



